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Musées Cantonaux, 4350 2016/3 2/7
Sujet Lieux Personnes
Archives de l'Etat du Valais - Médiathèque Valais - Musées cantonaux du Valais
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Le Rhône et les rêves

Le fleuve alpin à travers ses représentations

Cette exposition virtuelle propose un choix de dix représentations du Rhône à l’amont du Léman, conservées au Musée d’art du Valais et à la Médiathèque Valais-Martigny. Les œuvres et photographies choisies sont regroupées en deux sections – « Inondations et corrections » (dias 2 à 6) et « Du paysage à la crise environnementale »  (dias 7 à 22) –, représentatives des thématiques récurrentes dans les œuvres conservées au Musée.


Les notices ont été rédigées par Simren Cornut sur la base de l’article de Céline Eidenbenz, « Le Rhône et les rêves. Iconographie du fleuve alpin au fil des collections du Musée d’art du Valais », dans Emmanuel Reynard, Muriel Borgeat-Theler, Alain Dubois (eds.), Le Rhône. Territoire, ressource et culture, Sion, 2020 (Cahiers de Vallesia 33), p. 299-326.


Ce projet est le fruit d’une collaboration entre les Vallesiana (Musée d’art du Valais et Archives de l’Etat du Valais), l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne et l’Association Mémoires du Rhône.


Rédaction : Simren Cornut, étudiant en histoire, UNIL
Graphisme et mise en ligne : Marie-Caroline Schmied, Archives de l’Etat du Valais
Direction scientifique : Alain Dubois, Archiviste cantonal ; Céline Eidenbenz, Directrice du Musée d’art du Valais  ; Emmanuel Reynard, Professeur de géographie à l’Université de Lausanne


© Les Vallesiana, Mémoires du Rhône et Université de Lausanne, décembre 2020

Charles-Louis Guigon, Scène d’inondation en Valais en 1834, s. d. [ca. 1839]

Charles-Louis Guigon (1807-1882), Scène d’inondation en Valais en 1834, s. d. [ca. 1839], huile sur toile, 159.5x211 cm, inv. BA 209, Musée d’art du Valais, achat avant 1914. Photo : Michel Martinez, Sion.

Le tableau de Charles-Louis Guigon fait référence aux fortes intempéries et inondations que le Valais a connues les 28 et 29 août 1834. Cinq ans après l’événement, l’artiste peint une scène d’inondation reprenant l’esthétique du déluge biblique : le paysage est transcendé par une lecture religieuse de la toile. La lumière que filtrent les nuages guide l’œil du spectateur vers la berge, exactement sur un groupe de personnages se tenant au pied d’une croix.


Bien que la réalité historique du sujet soit vite dépassée par la représentation artistique qui en est faite, le tableau semble dépeindre fidèlement l’événement tel qu’il a été vécu, à en croire la description du Nouvelliste vaudois (3 septembre 1834) : « […] les ponts ont disparu, les campagnes ont été inondées, les champs ravagés et les villages en partie détruits. Les torrents […] ont porté les eaux du Rhône à une hauteur dont personne n’avait souvenir. Les routes dans les vallées du Valais […] étaient inondées et impraticables. Toutes les propriétés le long du Rhône sont dévastées, les bâtiments emportés ».


Si cette inondation est l’une des catastrophes naturelles les plus importantes depuis la débâcle du Giétro le 16 juin 1818, elle marque également le point de départ d’une campagne de solidarité sans précédent à travers la Suisse : « […] de St-Maurice à Coire, une foule de malheureux attendent de vous des secours et du pain ! ». Evalués à plus d’un million de francs suisses de l’époque, les dégâts seront finalement couverts par un élan de solidarité confédérale.

Anonyme, Débordement du Rhône à Fully, 1897

Anonyme, Débordement du Rhône à Fully, 1897, photographie, collection Georges Pillet, Médiathèque Valais-Martigny, inv. 044phA0030

Cette photographie fait référence à un épisode de crue exceptionnelle du Rhône survenu le 30 juin 1897 entre Saillon et Fully, durant laquelle l’une des digues transversales, dite du « Marétzons », à hauteur de Saillon, cède sous le poids de l’eau.

A la suite d’un épisode de foehn, qui provoque la fonte rapide de la neige, le Rhône déborde et inonde les terres agricoles, occasionnant ainsi des pertes économiques importantes. Le débordement restreint la plupart des accès, sans toutefois bloquer les grands axes ferrés et routiers, à la différence des grandes crues de 1857, 1860 et 1868. Au centre de la photographie, un service de barque permet de relier le pont de Fully et le village de Vers l’Eglise.

La catastrophe de 1860 avait déjà incité le Canton et les communes à mener la Première correction du Rhône, réalisée entre 1863 et 1894. Ces travaux se sont pourtant révélés insuffisants en 1897.

Raphael Ritz, Correction du Rhône près de Rarogne, 1888

Raphael Ritz (1829-1894), Correction du Rhône près de Rarogne, 1888, huile sur toile, 88.5x137.5 cm, inv. BA 330, Musée d’art du Valais, achat en 1947. Photo : Michel Martinez, Sion

Le tableau de Raphael Ritz se veut être une représentation fantasmée du travail colossal effectué pour l’endiguement des 103 km du tracé du Rhône de Brigue au Léman, entre 1863 et 1894. Peint en 1888, le tableau est « comme une allégorie réelle du travail collectif. Elle sublime la pénibilité de la tâche et élève un chantier particulier à la hauteur de l’épopée héroïque d’un peuple cherchant à améliorer son milieu vital en l’arrachant à la sauvagerie et aux dévastations du fleuve », selon Céline Eidenbenz. En commandant cette œuvre, le Gouvernement valaisan cherche à commémorer l’envergure de ces travaux et à en laisser une trace positive.

Cette vision idéalisée masque toutefois une autre réalité, selon Gabriel Bender : « la correction du Rhône exige une rupture violente avec les anciens schémas. Le projet les met en relief, les tensions sont réactivées, les camps se polarisent ». Le coût des travaux plonge par exemple plusieurs communes dans une grave crise économique et financière. Surtout, les inondations qui se succèdent en 1866, 1868, 1871, 1873, 1883 et 1897 révèlent l’insuffisance de ces travaux.

René Auberjonois, Valère, Sion, 1915

René Auberjonois (1872-1957), Valère, Sion, 1915, huile sur toile, 32.8x25.1 cm, inv. BA 2167, Musée d’art du Valais, achat en 1997. Photo : Heinz Preisig, Sion. © 2020, ProLitteris, Zurich.. Tous droits réservés. Sans autorisation de part de ProLitteris, la reproduction ainsi que toute utilisation des oeuvres autre que la consultation individuelle et privée sont interdites.

Peint en 1915, Valère, Sion inaugure une longue série de représentations des environs de Sion. René Auberjonois rejoint les rives du Rhône pour trouver des points de vue qui rendent compte du fleuve majestueux. La peinture montre le château niché sur son rocher, que l’on observe depuis la rive gauche du Rhône, en contrebas. Au premier plan, l’artiste met en évidence une portion du Rhône avec sa digue longitudinale et ses épis transversaux, souvenirs de la Première correction du Rhône.

Débutés en 1863, les travaux conduisent à la réalisation de digues longitudinales parallèles ; cela crée un nouveau lit au tracé plus tendu et des épis en empierrements perpendiculaires au cours du Rhône, qui ont pour fonction de diriger les eaux au centre du fleuve. Le but est triple : protéger les digues longitudinales contre l’érosion, diminuer la vitesse sur les bords, de manière à ce que les alluvions se déposent entre les épis, et augmenter la vitesse au centre, afin d’accentuer le transit de la charge sédimentaire. Le système ne fonctionne néanmoins que partiellement et le Rhône ne parvient pas à évacuer toute sa charge sédimentaire, qui est, de plus, renforcée par l’érosion intense dans les vallées latérales. Cette situation finit par provoquer l’exhaussement du fleuve et révèle rapidement les limites de cette première correction.

Bertrand Stofleth, Port-Valais, route de la Plage, arrivée du Rhône au lac Léman, 2013

 Bertrand Stofleth (*1978), Port-Valais, route de la Plage, arrivée du Rhône au lac Léman (série Rhodanie), 2013, tirage photographique sur papier baryté Hahnemühle (1/7), 90x110 cm, Musée d’art du Valais, inv. BA 3426, achat en 2016. Photo : Bertrand Stofleth, Lyon

La photographie de Bertrand Stofleth fait partie d’un ensemble constitué d’une centaine de tirages retraçant le parcours du Rhône, du glacier à la Méditerranée. Toutes les images sont prises à la même hauteur, depuis une nacelle élévatrice, afin d’offrir une vision constante et objective du Rhône. La série Rhodanie (2007-2014) capture alors une image du Rhône sous toutes ses coutures. Port-Valais, route de la Plage, arrivée du Rhône au lac Léman offre ainsi une vision industrielle du fleuve, avec sa gravière, située à l’extrême embouchure du fleuve dans le Léman. Là où s’entremêlent finalement l’eau grise du fleuve à l’eau bleue du lac, la photographie se veut ainsi être le témoin de la forte industrialisation du Rhône et de l’exploitation de ses ressources naturelles.

François Diday, Plaine du Rhône avec le lac Léman, s. d. [ca. 1840]

François Diday (1802-1877), Plaine du Rhône avec le lac Léman, s. d. [ca. 1840], huile sur toile, 90.5x116.5 cm, inv. BA 3264, Musée d’art du Valais, achat en 2012. Photo : Michel Martinez, Sion

En 1840, le peintre genevois François Diday offre une vision italianisante et chaleureuse de la plaine du Rhône, peinte depuis les hauts de Bex. Ces couleurs chaudes renvoient une image de terres fertiles et riches, où poussent des « […] figues, des grenades et […] du safran », comme on le lit dans Les délices de la Suisse (1714). Cette vision s’oppose aux discours parfois contraires que l’on retrouve à la fin du XIXe siècle. En 1878, l’ingénieur Max Honsell (1843-1910) décrit cette plaine comme « pauvrement cultivée, marécageuse, fréquemment dévastée par le fleuve et continuellement menacée d’inondation ».

Est-ce l’usage des hommes ou les événements climatiques naturels qui ont modifié cet espace en un siècle ? La réponse est plurielle. Pour les uns, la pluviosité automnale est supérieure de 28% entre 1864 et 1895 par rapport à la période comprise entre 1896 et 1960, ce qui rend les conditions plus propices à des inondations. Pour d’autres, la question de se protéger contre les crues provient surtout d’une volonté d’exploiter la vallée, notamment sous l’angle industriel, d’intensifier l’agriculture et de construire des infrastructures de transport. Pour répondre à la première industrialisation du Valais, entre autres, le défrichement des forêts aurait rendu la plaine plus vulnérable.

Gérard de Palézieux, Paysage de plaine et fleuve, s. d.

Gérard de Palézieux (1919-2012), Paysage de plaine et fleuve, s. d., huile sur toile collée sur Pavatex, Musée d’art du Valais, inv. BA 3380, legs d’Anne-Marie Steiger-Délez, fonds Jean et Anne-Marie Steiger-Délez, en 2014. Photo : Michel Martinez, Sion

Installé à Veyras en 1943, Gérard de Palézieux prend le Valais comme source d’inspiration et la nature, les paysages et le Rhône comme modèles. L’artiste s’attarde dans les méandres du Rhône, qui inspirent ses œuvres, comme en témoigne Paysage de plaine et fleuve. Titre évasif, l’image d’un Rhône presque « sauvage », la forêt et les montagnes nous rappellent le bois de Finges, un endroit familier à l’artiste, comme à bien d’autres écrivains et artistes, tels que, par exemple, Corinna Bille, Maurice Chappaz ou Edmond Bille.

Symbole d’une nature presque préservée de toute construction, à l’exception d’un barrage construit en 1911 à La Souste, le Rhône s’y écoule assez librement sur 8 km. Une différence d’altitude de 90 m entre la Souste et Sierre et l’importance des apports sédimentaires du torrent de l’Illgraben n’ont pas permis de canaliser le Rhône comme dans le reste du Valais (endiguement de 150 m de large contre 50 m ailleurs). Mais le Rhône n’est pas seul à y faire son lit, car Finges accueille la plus grande pinède d’Europe et présente en son sein une forte biodiversité d’oiseaux comme d’insectes.

Corinne Vionnet, Julie, Choëx, 2010

Corinne Vionnet (*1969), Julie, Choëx (2010) (série Du Glacier du Rhône au Lac Léman), 2007-2012, photographie tirée sur papier Hahnemühle, 92 x 110 cm, Musée d’art du Valais, inv. BA 3550, achat en 2020. Photo : Corinne Vionnet, Vevey

A travers la série Du Glacier du Rhône au Lac Léman, Corinne Vionnet, originaire de Monthey, veut questionner notre perception de la vallée du Rhône. En faisant usage d’une technique d’évitement ou de portrait en négatif, l’artiste pose un regard nouveau sur la plaine du Rhône, en photographiant une jeune femme au premier plan. Cette perspective met en avant la nouvelle génération valaisanne aux prises avec cette plaine marquée par une urbanisation et une industrialisation très fortes.

Si le Rhône est comme tenu à l’écart par le sujet principal de la photographie, la plaine ainsi troublée dégage une atmosphère intrigante. La posture réservée de Julie, Choëx est à l’image d’une vallée du Rhône qui raconte son histoire tout en préservant certains secrets.

Pascal Thurre, Poissons victimes de la pollution du Rhône, 1961

Pascal Thurre, Poissons victimes de la pollution du Rhône, 1961, photographie. Fonds Treize Etoiles, Médiathèque Valais-Martigny, inv. 081phA01f01-001

Tels des pêcheurs qui poseraient fièrement avec leur prise du jour, cette photographie donne à voir les cadavres repêchés du fleuve. Poissons victimes de la pollution du Rhône représente en effet l’image d’une « véritable catastrophe », comme on peut le lire dans le Journal et feuille d’avis du Valais. Le 14 novembre 1961, le Rhône, de Viège à son embouchure, « ne cesse de rejeter les cadavres de milliers de truites », provoquant l’ire des autorités, le dépit des pêcheurs et l’incompréhension du public. Cette image rappelle également les événements de 1960, lorsque le Rhône était pollué à Gampel, ainsi que le « regrettable empoisonnement du Rhône de 1958 », lorsque de nombreuses truites « flottaient » à la surface et s’échouaient sur ses rives.

La photographie de Pascal Thurre n’est pas seulement l’image d’un événement tragique ponctuel. Elle évoque la longue histoire de la pollution de l’environnement en Valais, marquée par différents scandales, de la « guerre du fluor » (1963-1980) à la récente découverte de benzidine dans la nappe phréatique du Rhône, en passant par l’affaire du mercure, révélée en 2014. « Des concentrations de mercure jamais vues en Suisse, et par endroits, l’une des plus élevées au monde ! » relate Temps présent qui consacre son émission du 11 septembre 2014 à la problématique de la pollution des sols dans le Haut-Valais. Entre 1930 et 1976, l’usine Lonza de Viège aurait déversé entre 50 et 60 tonnes de mercure dans le Grossgrundkanal, lui-même affluent du Rhône.

Nicolas Faure, Glacier du Rhône, 2015

Nicolas Faure (*1949), Glacier du Rhône (série Alles in Ordnung), 2015, impression photographique sur papier baryté contrecollé sur aluminium (2/5), 125 x 160 cm, Musée d’art du Valais, inv. BA 3487, achat en 2018. Photo : Nicolas Faure, Meyrin

Glacier du Rhône de Nicolas Faure nous montre un glacier partiellement recouvert de toiles isolantes d’un blanc dépassé, le protégeant du réchauffement climatique. La photographie parle « d’une époque où l’admiration de la pureté originelle du glacier se mêle à des préoccupations écologiques », comme le décrit Céline Eidenbenz. Tel un géant de glace agonisant, le glacier du Rhône a reculé d’un kilomètre et demi entre 1879 et 2018.

Les bâches ont un objectif utilitaire, en ralentissent la fonte. Elles ont aussi un côté spectaculaire, un peu comme des rideaux que l’on tire, voire un linceul qui vient envelopper le glacier agonisant.

Le glacier du Rhône est loin d’être un cas isolé ; le volume global des glaciers alpins a diminué de près de 60  % depuis le milieu du XIXe siècle et le recul glaciaire s’est fortement accéléré depuis le début des années 2000 : les glaciers ont perdu 10  % de leur volume en seulement cinq ans (2014-2019) et 2  % supplémentaires en 2020. A ce rythme, il ne devrait pas rester plus de 50 glaciers en Suisse à la fin du XXIe siècle : le glacier du Rhône en fera toujours partie, mais il ne sera plus qu’un petit glacier de cirque, bien loin du majestueux glacier qui atteignait encore le village de Gletsch au milieu du XIXe siècle.

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